Mon invention est trop souvent mentionnée en relation avec un mythe. Selon cette légende, j'aurais oublié d'éteindre la machine en quittant l'usine un vendredi. À cause de cette négligence, la masse aurait continué à se mélanger toute seule pendant le week-end. À mon retour au travail le lundi, j'aurais découvert un tout nouveau type de chocolat. D'après cette anecdote, le chocolat moderne serait donc le fruit d'un heureux hasard résultant d'une inattention. Un tel comportement négligent peut s'expliquer par l'inexpérience d'un débutant.
À plusieurs passages du livre, on prétend que j’étais une personne vaniteuse. La vanité est un trait de caractère qui peut avoir un impact négatif sur une collaboration. C'est au plus tard lorsqu'il s'agira de déterminer la responsabilité dans la section consacrée au conflit que cette caractéristique prendra tout son sens. On dit aussi que, par vanité, j’ai rejeté le travail dur en faveur des loisirs. Les loisirs étant nécessairement liés aux week-ends, ces passages du livre peuvent être regroupés sous la rubrique « Weekend ». Si la priorité accordée aux loisirs est trop forte, cela peut aussi être interprété comme de la paresse. Une personne paresseuse a tendance à apprendre très peut. Ils resteront sans doute toujours des débutants. Et ainsi, la boucle est fermée. Après tout, tant la négligence que l’inexpérience peuvent être attribuées à un débutant. Même les débutants peuvent réussir, si la chance leur sourit. C’est pourquoi d’autres passages du texte me décrivent comme un amateur, et ceux-ci peuvent se résumer sous le terme de « chance » ou, plus précisément en allemand, sous le terme de « hasard ». En classant le contenu dans les catégories « Hasard » et « Weekend », l'analyse de texte permet de mettre en évidence les passages liés à la légende.
Cependant, mes réussites contredisent cette idée de paresse. Par exemple, j’ai réussi à vendre mon entreprise en 1899 pour 1,5 million de francs suisses. Sur ce montant, 1,3 million correspondait au goodwill. Aujourd’hui, cette valeur immatérielle s’élèverait entre 50,7 et 65 millions de francs suisses D'après les chiffres actuels, j'ai généré une valeur ajoutée de 2,5 à 3,2 millions de francs par an depuis 1879. Dans un courrier juridique, la partie adverse a par la suite justifié ce prix élevé par la réputation exceptionnelle dont jouissait mon nom au moment de l'acquisition. Si j’avais été paresseux, je n’aurais guère pu me forger une telle réputation. Si cette renommée avait pu s’acquérir sans travail acharné, j’aurais reçu de l’argent pour rien. Dans ce cas, le prix élevé payé pour mon entreprise aurait été remis en question.
Un heureux hasard ne peut mener qu'à un processus de fabrication simple. Pour rester conforme à la logique de la légende, il a fallu réduire ma méthode à un simple mélange prolongé de la pâte. Mais contrairement à ce que laisse supposer le livre, j'ai mis au point une technique à plusieurs étapes.
Le cacao contient entre 50 et 60 % de matières grasses. En tant que produit végétal, il contient également un peu d'eau. Pour obtenir une homogénéisation, il fallait réduire la quantité d'eau. Pour ce faire, j'ai d'abord mis au point la machine à conchage. Celle-ci permettait d'affiner le mélange broyé et de le chauffer. L'évaporation réduisait la teneur en eau de la masse. Afin d'éviter que le mélange ne se dessèche, j'ai dû ajouter du beurre de cacao pendant le processus de conchage. En réduisant la teneur en eau et en augmentant celle en matières grasses, le mélange est devenu plus liquide. Ce n’est qu’alors que la machine a commencé à mélanger, permettant aux arômes indésirables de s’échapper en même temps que l’eau évaporée. En réalité, le processus de conchage comprenait à lui seul plusieurs étapes dont il fallait tenir compte. Un simple coup de chance n’aurait permis de découvrir qu’une partie de ce processus. Cependant, mon travail de développement n’était pas encore terminé.
Dès que la pâte de chocolat a pris, les cristaux retrouvent un état stable. Pour contrôler le processus de cristallisation, j’ai également dû mettre au point la technique du tempérage. Pour cela, la pâte visqueuse est soumise à une plage de températures spécifique après le conchage. La pâte de chocolat conchée et tempérée pouvait alors être coulée dans des moules. La pâte pour le chocolat à l'ancienne était cependant plus épaisse et devait souvent être pressée à la main dans des moules. Pour remplir les moules avec ma pâte visqueuse, j'ai donc dû mettre au point un processus supplémentaire : le moulage du chocolat.
Le livre omet par ailleurs de mentionner l'aide apportée par mon oncle de Lausanne. Il s'agit de Charles Kohler, un Chocolatier réputé. Mon père, qui était pharmacien, a également apporté son aide. Ce projet a ainsi permis de réunir le savoir-faire chocolatiers du Lac Léman et les connaissances pharmaceutiques. Ce professionnalisme contraste avec le travail de développement amateur tel qu'il est décrit dans « Patriarches ».
Si la machine de conchage avait effectivement fonctionné sans surveillance pendant tout le week-end, la pâte aurait d’abord séché, puis fini par brûler. Ainsi, la légende du « weekend heureux » s’effondre face à la logique, après avoir été soumise à une vérification des faits. L’analyse du livre conclut en outre que les passages de l’ouvrage qui font référence à cette légende sont également faux. Toutes ces descriptions sont toutefois non seulement fausses, mais aussi totalement négatives. Compte tenu des liens établis dans le texte, la légende suffit à elle seule à répandre tous ces commentaires négatifs à mon sujet.
Le ton de la légende est légèrement ironique. Cela permet de la diffuser sans hésitation. Cependant, ma vie comportait également un côté sombre. Ces circonstances doivent être examinées dans la partie suivante. Ensuite, toute intention ironique sous-jacente à cette description pourra être écartée. L'analyse du texte a déjà montré que tant mon personnage que ma réussite sont dévalorisés par le récit du livre.